Ryoko Sekiguchi, L'Astringent.
Ryoko Sekiguchi - auteure et également traductrice du français au japonais et inversement - propose une courte balade culturelle, linguistique, culinaire et historique à travers un mot: l’astringent. Disons plutôt deux mots, car son cousin japonais, «shibui», s’invite rapidement dans l’aventure.
Cet essai débute ainsi autour de ce shibui sur lequel Ryoko Sekiguchi a buté lors d’un exercice de traduction. La correspondance française proposée dans les dictionnaires est: astringent. Toutefois, en japonais, cela n’est pas seulement un goût, ou plutôt une sensation, ce sont aussi de nombreuses autres acceptions, souvent perçues positivement. Shibui désigne ainsi couramment tout un univers esthétique, sobre, raffiné, élégant, intraduisible.
Ainsi, shibui peut signifier l’avare, on le comprend avec le resserrement des sens, mais aussi la beauté recherchée d’une étoffe teinte naturellement, qui serait magnifiquement tissée et brillerait au-delà du terne. Celle qui porte une telle étoffe possède un goût shibui, reconnu comme une distinction. Cette esthétique aux antipodes du bling bling s’est développée dans la région d’Edo, l’ancienne Tokyo, lors d’une période de restrictions. Tout faste apparent fut alors banni, incluant le brillant et le coloré. Les tissus devinrent gris ou bruns, et les habitants de la capitale rivalisèrent d’ingéniosité pour rendre ce terne remarquable. Des fines broderies parfaitement maîtrisées, la qualité du produit brut, la coupe parfaitement ajustée, un monde en shibui se développa.
Ryoko Sekiguchi continue son exploration, à la recherche du lien entre le kaki - fruit shibui par essence - et l’esthétique raffinée. Elle décrit ce fruit si typiquement japonais, chaque famille ou presque ayant son plaqueminier dans un coin de jardin, qui se décline en des milliers de variétés. Il y a la récolte des kakis, il y a les innombrables expressions ou encore les haïkus au kaki, et puis il y a les kakis sucrés - plutôt rares – et ceux si astringents qu’ils ne sont pas consommables avant d’être séchés au soleil, produisant alors une sucrosité incomparable.
Ainsi, relève Ryoko Sekiguchi, un glissement linguistique s’est peu à peu opéré. Le tanin, qui provenait surtout des feuilles du plaqueminier, était utilisé pour renforcer des objets du quotidien, mais souvent recherchés, faits de papier ou de bois : pilier de temple, éventail, bol en laque.. l’enduit ainsi produit était repérable à son rendu mat, qui se patinait au fil des ans, d’une couleur et sobriété uniques. Le voyageur de passage au Japon devine ce rendu si shibui, qu’il aperçoit sans le voir ci et là, et qui compose si particulièrement ce pays.
Un ravissant voyage à travers un goût, une sensation, des histoires et des sensations. Tout cela étant cher à l'auteure, qui s'est également penchée sur le fade et ses nombreuses facettes. Elle propose ainsi toute une réflexion bien connue mais difficile à appréhender sur le lien entre le mot qui nomme une chose et l’existence de cette chose.
7 juillet 2025
L'élégance de l'astringence