Natacha Appanah, Tropique de la violence.

Ou comment les couleurs les plus éclatantes peuvent-elles côtoyer la violence la plus brutale ? Ce roman est magnifique et insoutenable. J’ai dévoré le style de Natacha Appanah, aussi étincelant que devrait être la vie sur cette île paradisiaque de Mayotte. On y sent la caresse rafraîchissante de la pluie qui vient d’arroser une nature luxuriante, on y respire les manges, les bananes, l’ylang-ylang et les piments qui sèchent au soleil et on contemple les étoiles agglutinées par centaines dans le ciel bleu nuit, qui répondent aux lucioles de mer, loupiottes accrochées aux barques des pêcheurs la nuit. Oui, l’écriture est belle comme l’île, et le récit dur comme la vie qui y habite. Car à Mayotte, terre à la dérive, délaissée par tous ceux qui y résident, qui y sont passés ou qui ignorent son existence, certains manguiers produisent des fruits aigres et filandreux, dont quelques bouchées suffisent à déclencher une diarrhée brûlante.

La réalité de Mayotte, c’est entre autres les «kwassa», ces pirogues de fortune qui s’échouent sur la plage en provenance des Comores, remplies de nouveau-nés plus morts que vivants et de femmes encore enceintes, espérant accoucher sur sol français ; c’est aussi Gaza, bidonville ainsi nommé, où règne une violence brute et où les adolescents fument désormais «du chimique», la nouvelle drogue qui vrille la tête.

Le narrateur varie au fil du récit et habite tour à tour cinq personnages. A travers eux, on retrace le destin de Moïse, récupéré bébé par Marie, une infirmière de nuit au centre hospitalier de la capitale. Elle est française, écoute Barbara, mange des petits Lu avec son fils providentiel et vit dans une maison aux murs en dur et avec des moustiquaires aux fenêtres. Moïse est arrivé par la plage, avec un kwassa, puis sa mère biologique l’a abandonné en raison de son regard habité par les djins: un œil vert et un œil brun.

Le livre rembobine les derniers jours de Moïse, devenu adolescent, et ceux de Bruce, qui n’a pas les mots comme Moïse, et qui vit à Gaza là où l’eau sent la merde et la pisse et l’essence, là où il est devenu roi à force de violence. On y croise un assistant social, fraîchement arrivé de France, l'autre France, avec des discours plein la bouche. Il vient faire ses premières armes à Mayotte, découvre l’île avec la petite moto qu’il a achetée et nage dans le lagon avec les dauphins. On y rencontre aussi un policier, qui redoute jour après jour l’embrasement généralisé et qui ne comprend pas pourquoi certaines vies semblent valoir moins que d’autres, avant de se reprendre, se rappelant n’être qu’un flic qui applique la loi française sur une île oubliée.