Yang Jiang, Nous Trois (traduction libre)
L’auteure, Yang Jiang (1911-2016), fait partie de ces quelques intellectuels à avoir déjà dans les années 1980, proposé une réflexion sur la révolution culturelle. Un mouvement bien mal nommé puisqu’il s’agissait surtout d’une acculturation, une tentative, en partie réussie hélas, de briser toute racine, que celle-ci soit intellectuelle, culturelle, ou familiale. Ainsi, dans Six récits de l’Ecole des cadres, et dont il existe une traduction française, Yang Jiang décrit son séjour à l’ « Ecole des cadres », création tant spontanée que malheureuse, comme tant d’autres durant cette période. La chercheuse de l’institut des sciences sociales de Pékin s’est ainsi retrouvée avec des millions d’intellectuels à devoir soudain travailler aux champs dans des régions reculées de la Chine. Une activité effectuée sans formation, avec des consignes erratiques, d’une productivité lamentable, dont l’absurdité visait avant tout à casser physiquement et psychiquement les intellectuels et tous ceux qui pouvaient de près ou de loin constituer une menace pour un Mao Zedong politiquement fragilisé et en plein délire de grandeur.
L’extrait proposé ici est tiré de son ouvrage « Nous trois », 我们仨 en chinois, non traduit en français. L’auteure, alors âgée, se remémore la vie avec son époux, le célèbre Qian Zhongshu, et son fille Qian Yuan, qu'elle surnomme affectueusement Ah Yuan ou Yuanyuan. Elle leur a survécu et évoque la douceur des moments partagés. C’est une traduction personnelle du chapitre 16 de la troisième partie intitulée «Désormais seule, je repense à nous».
« Notre déménagement dans le quartier Sanlihe nous donna le sentiment de revenir d’un long périple. Enfin, nous avions un chez-nous. Enfin, nous pouvions nous installer.
Nos journées s’écoulaient paisiblement. Tous trois étions assis à nos bureaux dans le salon, plongés dans nos études respectives. Et lorsque nous n’étions pas en train de travailler, nous partions en « exploration » dans le voisinage ou alors profitions de faire quelques pas dans la cour intérieure.
Quand ma fille Ah Yuan, de son vrai nom Qian Yuan, revenait à la maison, nous admirions ce que nous appelions nos « petits cailloux ». Chacun de nous en sortait une poignée. C’est Ah Yuan qui en avait le plus. A cette époque, grand-mère Zhou commençait elle aussi à retrouver le calme. Petit à petit, elle reprenait du poids.
Nous étions trois, mais en réalité nous étions plus nombreux. En effet, d’un coup, nous pouvions nous transformer. C’est ainsi, alors que Ah Yuan était âgée de cinq ou six ans, que ma troisième sœur ainée lança, en parlant de ma fille et de mon époux: « Dans votre famille, c’est Yuanyuan qui est la plus grande et Zhongshu le plus petit ». Et effectivement mes autres sœurs lui donnèrent raison. Lorsque Ah Yuan grandit, elle s’occupa de moi, comme une grande sœur ; elle me tint compagnie, comme une petite sœur ; elle m’éduqua, comme une mère. Ah Yuan disait souvent : « Papa et moi sommes de vrais complices, nous sommes les deux petits chenapans de maman. Mais papa est incapable d’être un grand frère, il est juste bon à faire le petit frère. » Et voilà, je me retrouvais à nouveau la plus âgée !
Zhongshu était pourtant souvent notre professeur. Ah Yuan et moi étions cependant des élèves bien studieuses et disciplinées. Quand nous avions une question, et quand bien même Zhongshu se trouvait juste là et qu’il eut été aisé de lui soutirer une réponse, nous ne le dérangions sous aucun prétexte et compulsions avec zèle les dictionnaires. C’était seulement lorsqu’il s’avérait impossible de résoudre notre question nous-mêmes que nous nous résolvions à le déranger. Là, il était sacrément imposant. Puis il redevenait un enfant lorsqu’il s’agissait de ses habits et de ses repas. Il avait besoin que nous nous en chargions et se révélait alors petit et fragile.
Ces deux-là se liguaient aussi parfois contre moi. Lorsque je me déplaçais à l’étranger, ils ne se donnaient même pas la peine de faire leur lit, s’empressant de tout remettre en ordre dès qu’ils me sentaient sur le point de rentrer. A mon retour, Ah Yuan murmurait d’un ton blagueur : « La niche d’un chien, c’est si douillet…» Parfois, ils sortaient des gros mots tirés des classiques et, si je les comprenais de travers, s’écriaient fièrement : « Maman est un peu bébête ! » En effet, je l’étais un peu. Mais je pouvais aussi faire alliance avec ma fille et rire du daltonisme de mon mari. Il ne distinguait que quatre couleurs : le rouge, le vert, le noir et le blanc. En réalité, le sens de l’esthétique de Zhongshu était bien plus aiguisé que le mien, c’est juste qu’il ne pouvait pas différencier les couleurs. Nous le taquinions aussi sur ses quelques maladresses. Et parfois, c’était nous, les époux, qui nous unissions contre notre fille. Lui lançant qu’elle était un peu pédante, parfois qu’elle était nigaude ou même une grande nouille. En réalité, nous l’admirions. Lorsque je lançais : « A qui ressemble-t-elle ?», Zhongshu répondait : « Elle aime enseigner, comme mon père. Elle est très droite, comme mon beau-père. »
Ah Yuan ne redoutait pas d’exprimer son avis lors de ses interventions publiques. Ainsi, alors qu’elle venait d’être nommée assistante, elle fut envoyée à une conférence nationale d’extrême gauche sur la linguistique, pour avoir participé à la compilation du « petit dictionnaire anglais-chinois ». Lors de cet événement, quelqu’un lança que tous les caractères d’écriture qui s’écrivaient avec le radical de la femme ne devaient désormais plus être utilisés. Et tous ces gauchistes acquiescèrent à l’unisson. Mais Qian Yuan, toute môme qu’elle était, remarqua : « Comment ? Mais alors le vers du Président Mao, « la déesse solitaire de la lune Chang’E déploie ses manches » et dont les caractères comprennent le radical de la femme, qu’est-ce qu’on en fait ? » Certaines pointures, comme Ding Shengshu ou Zheng Yili, qui essuyèrent eux aussi nombre de critiques lors de cette conférence, estimèrent beaucoup Qian Yuan suite à cette intervention.
Qian Yuan était membre du comité d’approbation du matériel d’enseignement. Un jour, une école requit les services d’un réviseur, tâche qui fut confiée à Qian Yuan. Avec le flair d’un chien de chasse, elle remarqua immédiatement que le document en question était un plagiat. Avec la même rapidité que Zhongshu, elle se mit à parcourir les ouvrages de référence, utilisant comme lui deux doigts pour faire défiler les pages à toute allure, et, en un rien de temps, retrouva le texte original, objet du plagiat.
En 1987, le département des langues étrangères de l’Ecole normale et le British Council décidèrent d’initier le projet Teaching English as a Foreign Language (TEFL). Celui-ci fut lancé et dirigé par Qian Yuan. A cette époque, dans les universités chinoises, il était généralement considéré que seuls les experts étrangers faisaient autorité. C’est dans ce contexte qu’un expert anglais, fraîchement embauché par le département d’anglais de l’Ecole normale, se retrouva à détailler la méthode qu’il entendait adopter pour enseigner. Qian Yuan désapprouva et lui expliqua sa méthode. Bien entendu, l’expert fut sceptique. Ah Yuan nous mima la scène : « Vous auriez dû le voir, avec ses yeux bleus-verts écarquillés, me fixant comme un chat ! » Qian Yuan accompagna l’expert anglais à la bibliothèque et lui remit un à un les livres dont il allait devoir s’inspirer. L’expert n’avait évidemment jamais imaginé que la bibliothèque de l’Ecole normale puisse receler d’autant d’ouvrages spécialisés. A la fin du semestre, il vint chez nous. A cette occasion, il lança à Qian Yuan: «Yuan, you worked me hard!» et reconnut que cet épisode lui avait été «très profitable», pour reprendre ses mots. Qian Yuan était d’ailleurs également responsable de l’évaluation des experts de langues étrangères de l’Ecole normale.
Ah Yuan était ainsi le chef d’œuvre de ma vie. Zhongshu estimait que c’était un « talent prometteur ». Et mon beau-père disait d’elle qu’elle était de la « graine de lettré ».
Au lycée, elle dut cependant charrier le seau à purin. A l’université, elle fut envoyée à la campagne, puis à l’usine. Enfin, après avoir réussi ses examens, elle fut contrainte à participer au mouvement des « Quatre assainissements ». Encore et encore, sans répit. Elle n’était qu’une petite graine, et put à peine germer. Pour nous, parents, ce fut terrible.
Les romans de Zhongshu furent adaptés pour une série télévisée et il devint célèbre en un rien de temps. Nombreux furent ceux qui pressaient de loin pour l’admirer. Zhongshu refusait catégoriquement d’être considéré comme une bête extraordinaire digne d’un zoo et je devais tant bien que mal barrer l’accès à ces curieux. Il recevait chaque jour d’innombrables lettres d’inconnus. Je m’enquis à ce propos auprès d’un auteur célèbre, savoir si lui répondait aux lettres de ses lecteurs. Il me dit qu’il en recevait un tel paquet quotidien qu’il était impossible de donner suite à chacune. Mais pour Zhongshu, la première activité de la journée consistait à répondre aux lettres qu’il recevait. Il appelait cela « s’acquitter de son dû ». Il écrivait avec promptitude, épongeant ainsi sa dette en un clin d’œil. C’était sa manière bien à lui, toute polie, de témoigner sa reconnaissance à ses correspondants. Mais au final, ses dettes ne s’éteignirent jamais. Il s’en acquittait un jour, les voilà qui étaient de retour le lendemain. Ces lettres lui causaient en réalité beaucoup de tracas.
Il ne recherchait pas la gloire mais devait néanmoins se coltiner les ennuis et dérangements qui vont avec. Qu’est-ce que nous aurions été plus tranquilles s’il n’avait pas été célèbre !
Dans ce monde, il n’y a pas de fin à l’image cette expression que l’on lit dans les romans ou dans les contes pour enfants : « et puis, ils vécurent heureux, pour toujours ». Quant au pur bonheur, il n’existe pas, il est toujours accompagné de son pesant de contraintes et de soucis.
Il n’y a pas non plus de toujours. Notre vie fut émaillée de difficultés. C’est seulement au soir de celle-ci que nous trouvâmes un peu de tranquillité. Or, voilà que l’âge et le déclin son sont pointés, et nous étions arrivés au bout de notre chemin de vie.
Grand-mère Zhou était revenue vivre chez nous depuis longtemps en raison de sa maladie. Zhongshu fut hospitalisé dès l’été 1994. J’allais le voir tous les jours. Je lui apportais du riz, des petits plats, des soupes. Ah Yuan fut elle hospitalisée dès l’hiver 1995, dans un établissement qui se trouvait un peu à l’extérieur de Pékin, au pied des Montagnes de l’ouest. Je lui téléphonais tous les soirs et lui rendais visite chaque semaine. Mais nos rencontres à l’hôpital se faisaient toujours dans la hâte. Nous nous trouvions tous les trois dans trois endroits différents. J’étais celle qui faisais le lien et transmettais les nouvelles. Au début du printemps 1997, Ah Yuan quitta ce monde. Fin 1998, c’est Zhongshu qui s’en alla. Cette fois, nous étions tous les trois vraiment séparés. Voilà, nous fûmes séparés, comme ça, si facilement. « Dans ce monde, les belles choses ne durent pas, les nuages colorés s’étiolent et le verre se brise. » Désormais, il ne reste plus que moi.
C’est devenu une évidence : notre « chez-nous » n’était en réalité qu’une auberge où passer la nuit le long du chemin. Je ne sais plus où est ma maison, alors je reviens sur mes pas pour tenter de la retrouver.»
28 août 2025
Unis puis désunis