Simon Leys, Le studio de l'inutilité.

Il a une bien jolie langue Simon Leys, lumineuse et tranchée. L’air de rien, mais toujours posé et documenté, il va – au fond des choses – à travers la poésie et la belgitude de Henri Michaux, l’esthétique de la Chine ou son sombre maoïsme ou encore la vie intime de Georges Orwell. Le point commun de ces réflexions apparaît être une fascination pour l’autre, l’Autre en réalité, conscient que la sagesse développée ici ou là n'a d’égale que la suffisance et la vanité qui se sont creusées ailleurs.

C’est l’un de ses recueil d'essais éclectiques – L’ange et le cachalot en est un autre par exemple – pensées sérieuses et profondes, parfois plus légères et anecdotiques, d’une fluidité remarquable malgré leur densité, invitant la lectrice, le lecteur à de nombreuses pauses inspirantes. En introduction du Studio de l'inutilité, Simon Leys évoque un cinéma fait de planches et de pluie dans un Singapour qui s’autorisait encore l’improvisation, et projetait au spectateur qui osait se mouiller les fesses de sublimes interprétations sous les étoiles. On devine qu'on s’y sent bien au final, ne serait-ce que pour avoir passé un moment unique en compagnie des autres passagers. Un peu comme dans les recueils de l’auteur, probablement.

Le nom de cet ouvrage trouve sa source dans la cahute hongkongaise d’un jeune ami calligraphe qui lui a ouvert sa modeste demeure le temps de ses études. Dans ce joyeux taudis, régulièrement visité par les rats, où flottaient des odeurs de caniveau, trônait une calligraphie des caractères 無用堂 – wuyongtang, le studio de l’inutilité - pilier de cette université de la vie, qui a façonné ces colocataires matériellement démunis mais riches de curiosité.

On pourra aussi lire ou relire Les habits neufs du président Mao, leçon cinglante de la rigueur de l’auteur, historien de formation, et de son absence de ces petites concessions idéologiques et flemmardes qu’abritent beaucoup de ceux qui se voient désignés ou se désignent eux-mêmes intellectuels. Alors que de nombreux penseurs de gauche à travers l’Europe s’enthousiasmaient à l’emporte-pièce pour la révolution culturelle en Chine, Simon Leys fut l’un des rares à en comprendre et dénoncer le désastre, analysant attentivement la presse chinoise et hongkongaise et la confrontant rigoureusement aux rares informations et témoignages qui arrivaient depuis la République populaire de Chine. Une droiture qui a valu d'être descendu en flèche par la quasi intégralité de la presse française de l'époque, avant d'être réhabilité, et ce bien tard. Avec sa causticité habituelle, il relèvera notamment dans une émission d'Apostrophe à laquelle il participait qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce que beaucoup se soient trompés: "que des idiots produisent des idioties, c'est comme des pommiers qui produisent des pommes, c'est dans la nature des choses, c'est normal." Ajoutant, "le problème est qu’il y ait des lecteurs pour les prendre au sérieux".