Yaël Neeman, Elle était une fois.
Yaël Neeman part à la recherche de Pazith, Sylvia en réalité, morte à 56 ans à Tel-Aviv, ville où elle a passé sa vie. Ce n'était pas une amie, ni même une connaissance, simplement l'auteure avait un jour entendu le rire de Pazith, ce rire «en cascade», joyeux ou trompeur, que personne n'est jamais parvenu à bien définir, quoi qu'il en soit ce rire avait un côté petit poucet, tant il était unique et inoubliable.
De fil en aiguille Yaël Neeman retrouve des proches de Pazith: sa nièce, ses voisins d'enfance, des collègues, ses amis d'université, le vétérinaire de ses chattes. A l'aide des bribes de leurs souvenirs, eux aussi parfois décousus par l'histoire, l'auteure retricote doucement la vie de Pazith.
Car Pazith - un prénom qui lui fut imposé par sa maîtresse d'école, désireuse d’hébraïser la classe et que Sylvia, d'origine polonaise et née dans un camp de transit en Allemagne, a toujours détesté - a tout effacé de sa vie. Elle a pris grand soin de ne rien laisser. L'auteur découvre qu'elle a systématiquement découpé sa tête des photos, recouvert de tipp-ex les petites notes griffonnées dans ses livres, cloisonné ses relations, puis finalement donné son corps à la science, afin qu'il ne reste même pas une tombe.
A travers les pérégrinations de Yaël Neeman, on rentre dans le mille-feuille de Tel-Aviv, les falafels de la rue Tchernikhovsky, le magasin de conserves de viande du quartier de Holon ou encore l'arbre à pain qui s'élève à côté de la maison où a grandi Pazith, là où personne n'était autorisé à entrer lorsque Pazith était enfant. Une petite Pazith déjà quasi «transparente», tournant autour de parents venus «de là-bas», débarqués en Israël sans les mots pour parler du passé, remplacés par la violence dans les gestes.
Pazith deviendra une femme joyeuse et colérique, au corps obèse, drapé de noir et enveloppé de la fumée de ses cigarettes Nelson. S'imposer et s'effacer, voilà ce qu'était Pazith. Comme le résume son ancien amant, elle réunissait «tous les paradoxes en même temps». Yaël Neeman découvre peu à peu une Pazith qui a profondément marqué celles et ceux qui l'ont connue, de près ou de loin, tout comme elle l'a marquée elle-même, l'air de rien, le temps de rencontrer son rire. Une Pazith qui fut mentor, repère, inspiratrice, indispensable et qui disparaissait parfois sans que l'on s'en rende compte. Tous les souvenirs s'accordent sur cette femme férue de littérature, traductrice hors-pair, d'humeur changeante, qui adorait les schnitzel – rarement préparés de manière satisfaisante à son goût - d'une intelligence brillante et remarquable avec «un cerveau qui faisait des étincelles», d'une singularité fascinante, dotée d'un merveilleux sens de l'humour, suicidaire. Pleine de vie et de mort. Vide de tout. Une Pazith qui, en voulant soigneusement effacer sa vie, l'a pourtant préservée de l'oubli, fidèle à ses paradoxes.
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Heureux ceux qui savent que leur coeur clamera dans le désert
et que sur leurs lèvres fleurira le silence.
Ils seront enveloppés du manteau de l'oubli.
Avraham Ben-Yitzakh, Heureux les semeurs (extraits)
1 septembre 2025
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