Antoine Wauters, Haute-Folie.

Le narrateur annonce qu'il s'apprête à briser le silence. Il est solennel, décidé, obligé : «Je ne pouvais plus faire autrement.» Alors on le suit, et on découvre avec lui d'où il vient. Il est Gaspard, fils de Josef et de Juliette. On comprend dans un style en filigrane d'images, d'odeurs, de bruits et de vent, que les racines ont été brûlées par un incendie puis coupées à vif par des suicides et des assassinats.

Son père Josef ? Gaspard ne l'a pas connu. «Tu n'as pas de père, comment voudrais-tu qu'il soit mort ?» Cette question, Juliette l'a répétée à son fils jusqu'à ce qu'il y adhère. Elle souhaite son fils comme les cerfs, qu'elle observe se prélasser dans les fougères, sur cette île minuscule où ils ont déménagé. Ces cerfs «arrivés de nulle part. Sans racines. Tombés du ciel.» Et qu'elle veut imaginer heureux.

Mais Josef n'est en réalité ni heureux, ni de la mer. Il est de la campagne, celle qui sent le foin et la paille, des odeurs qu'il reconnaît sans les connaître.

A la mort de sa mère, Gaspard se retrouve ainsi affamé. « Affamé de comprendre», de remplir ces « trous d'ombre », qui ont «digéré (s)a mémoire». D'instinct - ou alors parce que c'était écrit - il retrouve la trace de son père, ce Josef qui vécut en perpétuel mouvement, en fuite. Un Josef qui a tout de même, bravant le poids du passé, mis un premier grain de sable dans les rouages du destin en prenant soin de consigner ses pensées et ses errances dans 120 petits carnets. Consigner aussi celui qu'il aurait voulu être en relatant minutieusement les sentiments qui l'ont traversé, alors qu'il était sur le point de repartir, une fois de plus: «Je vais rester, me suis-je dit», écrit ce père en déroute, avant de quitter Juliette, enceinte de leur fils : «Je vais rester jusqu'à demain, et demain je vais rester encore, et cela tous les jours, jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus.» Sauf qu'il ne restera pas.

Gaspard rembobine ainsi le fil de la vie de Josef. Il relie les errances de son père grâce à aux cahiers retrouvés. Jusqu'à le faire renaître, revivre, inversant la fuite pour lentement remonter les racines et comprendre que son père a sans cesse tenté de rester, et que tout son amour pour Juliette et Gaspard tient dans cette tension.

« Le passé est une chose longue et lente à guérir. On le croit derrière nous alors qu'il est devant, qu'il nous mène et nous guide. C'est un cercle. (...) J'ai mis longtemps avant de comprendre que certains de mes choix n'avais pas été des choix, mais des nécessités (...) C'est le passé qui le commande. C'est le vieil incendie qui continue de brûler. »