Eugène. Lettre à mon dictateur.
Pourquoi à «son» dictateur? Doit-on y voir une allusion à la lettre au père de Kafka ? Eugène, arrivé en Suisse à six ans pour rejoindre ses parents ayant fui la Roumanie, écrit cette lettre à Nicolae Caucescu, mort depuis trente-deux ans. Une partie de la réponse réside dans l'épigraphe de Mark Twain: «Les deux jours les plus importants de votre vie sont le jour où vous êtes né et le jour où vous découvrez pourquoi.» Bien. C'est le genre de phrases que je survole sans apercevoir la moindre lumière. Parfois, et en général par hasard, je reviens dessus après la lecture. Et là, c'est Los Angeles by night!
Dans cette lettre fleuve, qui débouchera sur ce que l'auteur appelle une «vérité embarrassante», Eugène tutoie Nicolae. Comme pour rattraper le temps, il lui relate son enfance, son adolescence, dans cette Suisse qui lui apparaît être un paradis aux autoroutes magnifiques, réalisées par des Espagnols, des Portugais ou des Italiens «à qui les autorités interdisaient le regroupement familial». Les parents d'Eugène, eux, ont pu en bénéficier après avoir répondu au fonctionnaire de la police des étrangers, pressé par la pause de midi, «mais qui, concrètement», les menaçait en Roumanie.
Eugène relie les événements qui ont jalonné sa jeunesse à tout ce qui se passait dans son pays d'origine : sa découverte du rock et des Clash dans une cabane de la banlieue lausannoise, pendant que son dictateur rasait un quartier historique de Bucarest pour un palais présidentiel de 270 mètres. On suit ainsi les années Caucescu tristement délirantes en compagnie d'un guide pince-sans-rire. On y croise toute la panoplie du parfait dictateur : la Securitate, les disparitions, les chorégraphies en l'honneur de l'anniversaire d'Elena, sa collection de chaussures et son exigence de passer au journal télévisé avec l'étiquette de «chercheuse et scientifique de réputation internationale», les expropriations ou les cigarettes Kent - mais pourquoi diables celles-ci? - qui servaient de monnaie d'échange. Eugène égrène ces vestiges en caustique, tout en se remémorant la peur d'être kidnappé qui l'a poursuivi d'arrache-pied chaque jour de ses premières années d'exil.
Alors bien sûr, on sait tout ça, on savait même, enfin plus ou moins. Certes, Eugène rajoute quelques détails, les ampoules d'une puissance maximale autorisée de 40 watts, suite à un lumineux décret qui a pété les yeux de tout un pays. Mais là, ce n'est pas de savoir. C'est de vivre ces mots, qui sous une plume qu'on dirait innocente et rigolote, sont hurlés à la figure d'un Nicolae dans sa tombe. Et de réaliser avec l'auteur, malgré lui, avec sa stupéfaction et son impuissance, la part de chacun des deux hommes dans l'autre.
14 mai 2026
La part de l'autre