Sorj Chalandon, Profession du père
Ecouté son interview fleuve sur France culture: «Sorj Chalandon, le juste et le vrai». J'ai dû relire ce livre. C'est peut-être la troisième ou quatrième fois.
Sorj Chalandon aurait rêvé d’avoir un père instituteur par exemple, un de ceux sans fantaisie, qui l’aurait amené au musée parfois, et surtout qui aurait dit bleu si le ciel est bleu et vert si le sapin est vert. Mais lui c’était le sapin bleu, sans la poésie. D’ailleurs, comme l'écrit Sorj Chalandon, le seul sapin qu’il a connu dans son enfance était en papier brillant et a fini au vide-ordures avant le réveillon de Noël, sur un coup de sang de son père, un père violent, mythomane, délirant, parano.
A chaque fois, je suis un peu plus aspirée par le tumulte que peint Sorj Chalandon. Un brouhaha croissant de mensonges, l’un entraînant le suivant, puis ceux de la mère, puis celui de l’enfant, eux contraints au mensonge pour survivre. Il pourrait presque faire rire, ce père, dans son monde d’absurde. L’auteur l’avoue d’ailleurs, il a un peu atténué, ce qui autorise ces quelques spasmes nerveux et vinaigrés à la lecture de cette enfance. Sa mère aussi, est un rien plus douce, aimante et présente qu’en vrai.
On suit Emile, qui grandit sous la coupe de son père, un type qui traîne ses journées sur son canapé dans des savates usées et se sert en premier du souper préparé par sa femme. Ce père qui explique sans gêne à son fils que c’est normal que la lettre de Ted, son grand ami de la CIA, arrive sans timbre : la faute aux «gens de la poste». Et les timbres américains, c’est les chefs qui les fauchent. Il le sait, il a travaillé comme facteur en Amérique avant de reprendre ses études en parachutisme.
Seuls quelques mous du genou, de guerre lasse, feignent de croire aux inepties de ce père. Comme son garagiste qui a même renoncé à facturer ses quelques prestations, sur un malentendu qui s'est perdu dans la montagne de mensonges. Mais dans le petit appartement où il vit cloîtré avec sa femme et son fils, règne un discours sans direction. Tout puissant, il est agent secret, fut chanteur célèbre, footballer professionnel, parfois exorciste.
De cette enfance qu’il raconte - juste romancée sur les détails, le fond est tellement proche qu’il a dû attendre le décès de son père pour l’écrire - l’auteur maîtrise le jeu de miroir. Il fait revivre son père avec ses yeux d’enfant et des mots d’adulte, et le contraire. On saisit dans les tripes comment le petit Emile se retrouve impuissant, aimant, dépendant, isolé, juste un enfant qui aurait aimé pouvoir admirer son papa. On regarde sa mère, victime et complice à la fois, un «visage de chiffon blanc» mutique sauf à articuler qu’elle ne connaît rien à «ces choses-là». Cette mère qui, raconte Sorj Chalandon dans son interview, a changé les serrures à la mort de son mari : «Avec lui on ne sait jamais.»
10 mai 2026
L’espion en savates