Patrick Modiano, Dora Bruder

J’ai emprunté le titre à la citation de Nathalie Piégay. Alors qu'elle raconte le pouvoir de la littérature sur la rue, elle dit à propos de Dora Bruder et de Patrick Modiano: «Il n’a quasiment aucune information sur elle, mais les rues parlent…»

Patrick Modiano commence ainsi : On est en 1988, il consulte de vieux journaux, et remarque une annonce publiée dans Paris-Soir le 31 décembre 1941: «On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1m55, visage ovale, yeux gris-marron.» S’ensuit le détail des habits qu’elle portait et la prière de s’adresser à M. et Mme Bruder, 41 Boulevard Ornano, Paris.

L’auteur connaît bien le boulevard Ornano. Enfant, il le traversait avec sa mère. De son style concis qui touche juste, il se remémore les voix qui habitaient ce lieu, les vigiles, le photographe de rue, le vendeur de valises, parfois en cuir de crocodile. A côté du numéro 41, il y avait un cinéma, puis le café «Verse toujours», et plus loin un autre, celui avec un juke-box.

Inexorablement, Patrick Modiano recolle les fragments de la vie de Dora Bruder. Même si les Bruder font partie «des personnes qui laissent peu de traces derrière elle», elles sont là, tapies dans des registres, des mains courantes, le récit d’une cousine retrouvée, les bulletins météo. L’auteur mène sa quête, démêle les vies, se démène contre l’oubli, la lourdeur de l’administration et les indifférences présentes et passées. Il comble les vides et esquisse une vie à la jeune femme au caractère «rebelle et indépendant», comme il l’apprend.

Dora Bruder allait-elle au cinéma du 43? Il l’imagine jouant dans le square Clignancourt, où se croisaient voisins et chevriers de passage. Son père n’a pas pu déclarer la naissance de sa fille, en fut-il empêché par son travail? Il découvre qu’Ernest Bruder est né à Vienne, s'est à un moment donné engagé dans la 2ème classe légionnaire et s'est retrouvé mutilé de guerre. L’auteur se remémore son propre séjour viennois, alors qu’il avait vingt ans. Autre temps, autre ambiance. Il retrouve Dora Bruder à l’internat religieux, où «tout était noir, sauf les coquillettes», selon une ancienne pensionnaire. Dora Bruder en fugua le 14 décembre 1941. C’était un dimanche, retrace l’auteur. Pourquoi ses parents, juifs, ont-il choisi un internat chrétien? Une question de plus en suspens. Quelques mois après sa fugue, elle est enfermée aux Tourelles, avant d’être transférée au camp de Drancy. Dora Bruder et ses parents sont décédés au camp d’Auschwitz.

Patrick Modiano croise les lieux et les époques. Et relie les vies parallèles ou entremêlées à celles de Dora Bruder. Ces vies minuscules, comme le titrait Pierre Michon, pour autant si singulières. Toutes ces vies qui ont foulé les mêmes pavés. Aujourd’hui, à Paris, l'on peut fouler une Promenade Dora-Bruder en souvenir de la jeune femme au caractère rebelle et indépendant.